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jeudi 10 juillet 2014

Israéliens, soyez vous aussi des Justes


Israël est un Etat membre de l’ONU, il doit se conformer aux résolutions de cette organisation et aux verdicts de son organe juridique, la Cour internationale de Justice. Par ailleurs, ceux qui condamnent les enfants d’Israël à l’exil éternel doivent se rappeler que cet exil devait durer quarante ans, comme relaté par le Coran, et que cette durée est écoulée depuis longtemps. La terre suffit à tous, à condition de respecter les frontières et la souveraineté des uns et des autres.

On justifie les raids actuels sur Gaza par les tirs de roquettes sur Israël, y compris sur le Nord, maintenant. Selon certains, le Hamas, coupé de l’Egypte, viserait uniquement à continuer à exister aux yeux des Palestiniens. Seulement, le massacre de civils palestiniens ne saurait se justifier par leur prétendue utilisation comme bouclier humain par le Hamas. Enfin, puisque cela rajoute à la férocité des raids, si trois adolescents israéliens ont été récemment tués, un adolescent palestinien a été récemment brûlé vif, et d’autres sont régulièrement torturés et tués.

Les sionistes qui dénoncent ces injustices ne sont pas des traîtres, ce sont des Justes, comme ont été des Justes ceux qui ont aidé les juifs persécutés, et parmi lesquels il y avait des musulmans. Les autres sionistes, tout particulièrement les Israéliens, doivent dénoncer cet acharnement sur les Palestiniens. Ils doivent comprendre qu’il n’y aura pas de paix tant qu’existeront les colonies israéliennes en terre palestinienne, tant qu’il y aura de l’embargo, tant qu’il y aura de la démesure dans la riposte armée. Ils doivent comprendre qu’ils font subir aux Palestiniens ce que le nazisme et d’autres leur ont fait subir. Qui est David et qui est Goliath, aujourd’hui ? Si David avait terrassé Goliath en étant plus faible que lui, c’est parce qu’il avait raison et que Goliath avant tort, la façon arrivant après. Néanmoins, la vérité doit être dite pour tout le monde.

Ce n’est pas seulement la Coupe du monde de football qui distrait de voir ce qui se passe en ce moment à Gaza. La Coupe du monde distrait des injustices que commettent quotidiennement les politiques de la planète à l’encontre de leurs peuples. On se trompe, également, en attribuant la responsabilité totale de ce conflit aux dirigeants des pays arabes. Ces derniers ont une responsabilité dans la perduration du conflit, mais la Palestine a d’abord été abandonnée par nombre de Palestiniens qui se complaisent dans leur exil, souvent pensionné, ou qui vendent leurs terres aux Israéliens. De même, il ne faut rien attendre d’une éventuelle médiation d’al-Sissi qui « refuse de mettre une pression exagérée sur Israël » et dont la presse considère le Hamas comme une organisation terroriste. La question se pose avant tout à deux peuples qui s’entretuent ou s’exterminent mutuellement, même si le rapport de force est en faveur d’Israël.

Comptant mener des raids de longue durée sur Gaza, Benyamin Netanyahou appelle les Israéliens à « faire preuve de patience », qu’ils fassent preuve de justice. Qu’ils soient eux aussi des Justes, seuls durent ceux qui le sont.


Hichem Achi

dimanche 14 juillet 2013

Plus largement qu’en Syrie

Les Etats-Unis n’interviennent pas directement en Syrie, ils ne veulent pas d’un deuxième Irak et leurs difficultés économiques aiment bien que des pays du Golfe financent la guerre contre el-Assad. Même si la politique étrangère est le point faible d’Obama, le temps joue en sa faveur. Qu’el-Assad gagne la guerre, pourvu qu’il épuise avec lui l’Iran et le Hezbollah, et surtout qu’il les retienne le plus longtemps possible. Le temps de laisser se construire, peut-être, quelque chose entre le Hamas et Israël. Je ne crois pas à la coïncidence en voyant le Qatar financer le Hamas, au moment où ce dernier se démarque du Hezbollah. Les Etats-Unis ont remercié l'émir du Qatar et exigé de son successeur plus de discrétion, pour arrêter de faire de l’ombre à leur fidèle allié dans la région, l’Arabie Saoudite. Le Qatar doit à présent calmer la folie des grandeurs qu’on lui avait tolérée ou suggérée. Il met en sourdine son cheikh al-Qaradawi et sa chaîne télévisée Al Jazeera. Le cheikh fait haïr l’émirat par ses appels au djihad dans les pays arabes et la chaîne concurrence au-delà de la région.

La Chine aussi gagne à l’abdication de l’émir du Qatar. En plus de son implication dans le conflit syrien, l’émirat était trop vorace dans ses investissements à l’étranger, particulièrement en France. Au passage, je fais remarquer qu’outre la rentabilité, l’investissement qatari en France veut le prestige, alors que l’investissement chinois veut délocaliser les enseignes françaises mythiques et déplacer le pôle d’attraction culturel de l’Europe vers l’Asie. La Russie gagne aussi, en devenant encore plus incontournable dans la gestion des grands conflits armés. L’Union européenne perd, parce que sa position n’est pas unifiée et qu’elle est accaparée par sa crise financière et culturelle. D’ailleurs, la crise culturelle de l’Europe n’est pas sans conséquences sur ce qui se passe dans le monde arabe.

En effet, les pays de l’Europe de l’Ouest servent souvent de modèle, en raison de leur développement et des libertés qui y règnent. Pour des considérations liées au fait colonial, également. Or, ces modèles s’essoufflent et sont, par exemple, dans l’incapacité de répondre aux revendications croissantes de leur multiculturalisme. En l’absence d’un modèle laïc probant dans les pays musulmans, aucun modèle endogène ne suscitera la confiance, donc l’adhésion, s’il ne fera pas référence à l’islam. En plus, la religion est un instrument trop puissant pour ne pas être exploité par les politiciens, et même si la plupart des musulmans arrivent un jour à distinguer entre islam et islamisme politique, il y aura toujours intérêt à amalgamer.

Ceci pour dire que l’islamisme politique n’est pas mort, contrairement à ce que dit el-Assad après la chute des Frères musulmans en Egypte. Il l’a dit pour insinuer que c’est soit son autoritarisme soit l’islamisme, occultant tout autre courant politique, donc toute autre solution que lui. Le régime algérien l’a aussi dit, à travers son porte-voix dans ses partis satellites, Amara Benyounes, pour tacler la coalition islamiste qui se prépare. Un mot à propos de la délégation algérienne partie en Syrie soutenir el-Assad, quand le prudent officiel ne le soutient pas directement. Je rappelle que les réseaux sociaux l’ont encouragé à s’accrocher au pouvoir alors qu’il envisageait de partir. Je ne pense pas aux djihadistes venus de l’étranger, et que je dénonce. Je pense aux opposants syriens qui paieront lorsque les délégations seront reparties et que les internautes arabes reviendront à leurs autres « like ».

Avec l’islamisme politique, la solution est de le confronter à la responsabilité pour que les sociétés comprennent que la religiosité n’est pas synonyme d’essor. Les sociétés qui n’essaient pas leurs islamistes sont les plus susceptibles de les essayer dans la crise, là où l’affolement fait se jeter sur la première bouée venue. L’Algérie a payé le prix de la brutalité dans leur mise à l’écart et l’Egypte commence à le faire. En Syrie, en Egypte et en Libye, les Arabes sont les plus grands perdants. Les Arabes veulent les libertés et le développement de l’Occident, en les important sans autre effort. Dans l’impossibilité de le faire, ils préfèrent émigrer que réfléchir à un système de gouvernance adapté à leur réalité. Que serait la colère des Algériens, par exemple, s’il n’y avait plus de pétrole ? Entre autres importateurs de solutions, des islamistes proposeraient de la liturgie. Une grande partie de la société suivrait.


Hichem Achi

mardi 9 juillet 2013

Du pain et de la domination

Sur la destitution du président égyptien, la plupart des Arabes se sont rangés du côté de l’armée, sous prétexte qu’elle aurait agi sur revendication populaire. Depuis quand le ras-le-bol populaire justifie-t-il de placer en résidence surveillée un président de République démocratiquement élu ? Sans parler des mandats d’arrêt lancés contre les Frères musulmans. L’intention d’associer les islamistes au gouvernement de transition ne les calme pas, les manifestations pro-Morsi font des morts et les Frères appellent à l’insurrection. La guerre civile est donc aux portes. Le parti salafiste Al-Noor, lui, vient de se retirer des négociations. Participer à ce gouvernement serait une reconnaissance de sa légitimité, donc de la légitimité du coup d’Etat. Grâce à l’armée, le peuple et les dignitaires religieux, les Frères musulmans ont une excuse à l’échec de leur gestion. En Egypte, ils redeviendront victimes, passées la colère et la liesse. Ailleurs, on les soutient, rajoutant à l’inconfort des gouvernements. La gestion de Morsi ne doit pas faire oublier qu’avant lui, les finances de l’Egypte étaient dopées par les aides étrangères, en particulier l’aide étasunienne à l’armée. Une autre raison du mécontentement des militaires. Si ces aides ne reviennent pas vite, la place Tahrir, désormais baromètre et porte-voix d’un certain pouvoir, risque de chauffer à nouveau. Cette fois-ci pour mesurer la désillusion.

Avant le soutien des Egyptiens à l’illégale destitution, on aurait pu penser que la République était en train de naître. Leur recul rend incertaine cette naissance. Dans un précédent article, j’avais à moitié plaisanté en me demandant si les Algériens, et les Arabes par extension, ne feraient pas mieux de laisser tomber la démocratie « classique ». Je me le demande toujours. Ils ne s’inspireront de la résistance civile de Gandhi qu’en ultime recours, celle-ci permettant difficilement de se cacher et d’attendre que ça se termine. Beaucoup d’entre eux admirent la Révolution française, à cause de ce sur quoi elle a débouché. Ils ne pourront pas la copier, les sociétés et les époques ne sont pas les mêmes. Ils mélangent l’ordre des étapes, en plus, comme en Egypte où la fronde vient après un scrutin accepté.

En Algérie, on procède aux essais d’un prototype de drone fabriqué localement. Si j’en parle, c’est qu’en plus d’être un exploit, ce drone militaire aura été produit avant les véhicules civils de Renault, par exemple, et le parallèle est un clin d’œil au militaire et au civil. Qu’on se rassure, on l’a annoncé, on n’utilisera pas de drones mais des patrouilles supplémentaires pour assurer la sécurité des Algériens pendant le ramadan de la piété. Plus politiquement, Bouteflika serait sur le point de rentrer au pays, après l’anniversaire de l’Indépendance nationale, comme il est rentré au pays après la révolution de 1954 puis après la décennie noire. Afin de ne pas en arriver, éventuellement, à destituer son successeur, faudrait-t-il se joindre à ceux qui lui demandent de devenir Président à vie ? Encore une fois, non. Je me ravise, en me disant qu’un peuple souverain a le droit de prendre en main son destin ou de le confier à qui il veut. Comme les Egyptiens et d’autres, les Algériens ne veulent pas avoir moins de pain. Instinctif, le pain, quoique primaire. Si leur armée venait à prendre le pouvoir, ce serait probablement anticonstitutionnel mais philosophiquement justifiable. Ça voudrait dire que le peuple s’est trompé de revendication ou que je me suis trompé de peuple.


Hichem Achi

mercredi 3 juillet 2013

Qui a réellement déposé Morsi ?

L’armée égyptienne vient de déposer le président Mohamed Morsi. La Constitution est gelée, l’intérim sera assuré par le président du Conseil constitutionnel et un gouvernement provisoire sera constitué de technocrates. Profitant des manifestions qui ont commencé le 30 juin 2013, un an après l’élection de Morsi, l’armée a adressé à ce dernier un ultimatum de 48 heures pour « satisfaire aux revendications du peuple ». Plutôt court comme délai, et de la part d’une armée qui n’avait adressé aucun ultimatum à Moubarak. La menace vient d’être mise à exécution, après que le chef d’Etat ait rejeté l’ultimatum et que cinq ministres et deux porte-paroles aient démissionné.

Morsi a écarté les tendances politiques qui l’ont aidé à gagner les élections et a engagé une « frérisation » de la culture et des mœurs égyptiennes. Les touristes et les investisseurs boudent son pays et les pénuries se cumulent. Sa solution, d’emprunter au FMI, n’est sûrement pas la plus brillante et les islamistes sont en train de montrer que ce sont de piètres politiciens. Néanmoins, déposer un chef d’Etat démocratiquement élu est-il une bonne solution ? Entre autres contacts, le chef d’état-major étasunien a contacté son homologue égyptien, avant l’annonce du coup d’Etat qui prétend ne pas en être un. Cela confirme que le Printemps arabe est sous surveillance, afin qu’il respecte sa feuille de route. Enfin, le coup d’Etat a une autre conséquence. Il rend dérisoire toute légitimité dans les élections à venir.

On peut se demander qui vient de déposer Morsi. Lui-même, les Frères musulmans, le peuple, l’armée ou les Etats-Unis ? Quoi qu’il en soit, si la démocratie est fragile dans les pays arabes, ce n’est pas seulement à cause de la domination de l’armée, c’est aussi à cause de l’immaturité des populations. Je ne prétends pas savoir mieux que les Egyptiens ce qu’il leur faut. Je dis qu’en cautionnent l’armée et en refusant de négocier avec le gouvernement, ils ont ouvert la porte à tous les possibles. Longtemps privés d’expression et grisés par leur victoire contre Moubarak, pas nécessairement contre son régime, les Egyptiens croient que le mot « dégage » est un sésame. Comme à Moubarak et à Morsi, ils le diront peut-être à d’autres. Jusqu’à ce qu’ils réalisent que l’autoritarisme ne disparaît pas juste en rasant la barbe ou en camouflant le fusil. Jusqu’à ce qu’ils réalisent que le peuple est le meilleur garant de la démocratie et que le débat est l’un de ses piliers.


Hichem Achi

lundi 1 juillet 2013

Les Frères musulmans au pouvoir : propulsés ou incompétents ?

Ne pensant pas, comme les salafistes, que la véracité du message divin les exonère de réflexion et de novation, les Frères musulmans pensent, quand même, que la moralisation de la vie publique est préliminaire à toute solution. Aujourd’hui confrontés à la réalité, les principes s’avèrent être trop peu détaillés pour être immédiatement applicables dans le contexte. Dans le passé, les Frères musulmans ont divergé entre ne pas participer au gouvernement pour ne pas se corrompre, et y participer pour influer un tant soit peu sur sa politique. Là où c’est possible, ils ont choisi la deuxième option. D’abord pour acquérir de l’expérience. Puis, parce qu’ils sont épuisés d’attendre et qu’ils sont persuadés que le changement est plus rapide par le haut.

En Egypte, à l’écart du pouvoir exécutif depuis Nasser, la chute de Moubarak a été pour eux une occasion inespérée de parvenir enfin. Avec la possibilité de minimiser les concessions, puisque tout serait balayé et complètement refait. Si les artistes et les intellectuels qui dénoncent ce qu’ils appellent la « akhwana » (je traduirais par : frérisation) de la culture doivent être entendus, demander à Morsi de partir un an seulement après son arrivée est insensé. Autre remarque, il est inhabituel que ce soit l’armée qui donne cette estimation de plusieurs millions d’Egyptiens (17, selon la presse internationale), manifestant contre Morsi, le 30 juin 2013. Cela confirme que l’armée égyptienne ne soutient pas son président qui veut la mettre au pas. Cela fait douter qu’un tel rassemblement ait pu être organisé exclusivement de l’intérieur. Mais, pourquoi cet étranger, planificateur du Printemps arabe, chercherait-il à déstabiliser les Frères qui l’ont aidé pendant ces révoltes ? En aidant les islamistes à accéder au pouvoir puis en les déstabilisant, cet étranger les discrédite aux yeux de leurs peuples et justifie le retour de l’armée, son véritable allié. Persuadés que la démocratie ne leur sied pas et que la dictature est le régime le moins mauvais, ces peuples se soumettront.

En Tunisie, une entente entre les Frères musulmans, les autres tendances politiques et la société civile, est possible. Le projet final de Constitution a commencé aujourd’hui même à être débattu, bien que la troïka islamiste (Ettakattol) n’ait plus la majorité requise aux deux tiers, à l’Assemblée nationale constituante. Que cela aille ou non au référendum, le problème de l’islamisme tunisien est qu’il n’a pas l’expérience du pouvoir, encore moins qu’en Egypte, ainsi que dans l’instabilité que pourrait occasionner l’entêtement des salafistes. Ces derniers ne font pas de concession et les heurts qui ont éclaté entre les autorités tunisiennes et Ansar al-charia, en mai dernier, ont prouvé qu’ils ne se soucient pas de légalité lorsqu’ils activent.


En Algérie, les Frères sont entrés au gouvernement et ont bénéficié d’une certaine indulgence grâce à leur soutien contre le terrorisme. Ils ont perdu en crédibilité en soutenant le candidat du régime pendant des années et leurs ministres soupçonnés de corruption ont fait scission. Au sein de leur principal parti, ils font face à deux défis. Dépasser l’aversion engendrée par le terrorisme islamiste des années 1990 et réintégrer l’opposition avec un nouveau chef politique non charismatique. Plus inquiétants depuis qu’ils tentent de se coaliser avec les autres partis islamistes, ils serviront d’épouvantail, bénéfique au candidat du système, aux prochaines élections présidentielles. Dans le scénario de la main étrangère que j’ai évoqué, le risque est plus faible qu’ailleurs que les Frères prennent le pouvoir. Ce qui justifierait le retour de l’armée serait, alors, la déliquescence des institutions et la menace de chaos, accélérées par l’absence du chef d’Etat, convalescent depuis plus de deux mois à Paris.

Si la sournoiserie est banale en politique, elle est moins tolérée pour les Frères musulmans car, aux yeux des gens, ils sont censés ne pas mentir. Au regard de cette sournoiserie, on comprend pourquoi certains craignent que les islamistes, en général, prennent le pouvoir par la démocratie pour abolir la démocratie. La démocratie n’est pas parfaite, mais il faut savoir qu’elle n’a pas été inventée sous ce nom puis améliorée. Elle est le résultat de maints ajustements qui ont abouti à l’instauration du mandat, pour pouvoir sanctionner l’élu qui ne tient pas ses promesses. Si les Frères musulmans ratent ce virage, ils sont soit utopistes soit incompétents. Dans tous les cas de figure, ils sont en train de démontrer que la piété, prétendue ou réelle, ne confère pas la clairvoyance. Plus encore, la grande leçon est que, pour sanctionner un régime, son extrême opposé n’est pas nécessairement la meilleure solution.

Hichem Achi

vendredi 31 mai 2013

Femen arabica


Aucune Femen n’est obèse ou squelettique. Alors, soit elles subissent un entraînement avant d’entrer en scène, soit les canons de la beauté disqualifient les autres activistes. La vision qu’a cette troisième vague féministe de la féminité est réductrice de sa cause. La première hypothèse est la plus plausible car tout producteur impose son casting et il est su que les Femen ne sont pas financées que par leurs cotisations. Gaëlle-Marie Zimmerman a dit que « la plastique des militantes aux seins nus est conforme aux standards de la mode ». Ce qu’elles réfutent. Quoi qu’il en soit, les fabricants de lingerie n’ont pas à s’inquiéter, eux qui ont survécu au féminisme le plus baba cool.

La première Femen arabe est égyptienne. Plus nue que les européennes et moins téméraire que la tunisienne qui est la première à l’avoir fait dans son propre pays et en pleine rue. Plus prudente que les fréquentes violées égyptiennes, aussi. La nouveauté a eu lieu le 29 mai dernier. Deux Femen françaises et une allemande ont manifesté en Tunisie, pour libérer la militante locale et dénoncer la condition de la femme dans ce pays. Maintenant qu’il se déplace après s’être exporté, le mouvement pourrait devenir une internationale socialisante. Pour dénoncer la condition de la femme dans d’autres pays arabes, elles devront être plus nombreuses.

Les Femen ne choquent pas parce qu’elles rendent public le corps de la femme. Il l’est déjà, le long d’une chaîne allant de la publicité à la pornographie. Ce n’est pas le nu, en lui-même, qui rend public ce corps. Les beaux-arts et la haute couture le montrent. Ces derniers ont su galber et dénuder, avec une beauté et un glamour qui écartent la bestialité. Hors ces deux là, la banalisation du nu féminin a anesthésié le désir masculin. Cette banalisation finit par ne plus vendre comme avant et il n’est pas impossible que la banalisation du corps de l’homme soit la réponse des mêmes exploitants.

Les Femen choquent d’abord, quand elles brisent la solennité des lieux dédiés. Manifester seins nus dans une cathédrale ou taguer une mosquée gérée par des salafistes est de l’irrespect envers les croyants, qu’ils soient ou non pour la théocratie. Elles étonnent ensuite, quand elles dénoncent l’exploitation du corps de la femme alors qu’elles le font elles-mêmes, soi-disant pour attirer l’attention. Elles gavent par l’image afin de dégoûter. Plus, en voyant le raidissement de ce qu’elles dénudent, on constate que l’adrénaline des amazones a remplacé le lait des mères. Même si les modèles traditionnels de société sont dépassés, je trouve violent qu’elles essaient d’imposer et je confirme que le féminisme souffre aussi bien de son ignorance du masculin que du machisme.

Les antiféministes affirment que le rabaissement et la culpabilisation du masculin l’ont psychiquement castré, ce qui aurait favorisé l’homosexualité et abouti au mariage homosexuel. Je suis d’accord que ce dernier n’est pas une simple question de liberté et d’épanouissement individuels, et le fait qu’on continue à manifester dans la rue française après sa légalisation prouve qu’on appréhende ses conséquences. Les nationalistes français, par exemple, craignent que leur pays ne procrée plus que grâce aux immigrés ou dans des laboratoires. Il y a sûrement un peu de racisme dans cette crainte, mais également un souci démographique et stratégique.

Je n’aime pas le sextrémisme des Femen mais, à son encontre, l’emprisonnement est une réponse d’ordre public, non de société. Ce qu’il faudrait, c’est plus de débat sur les modèles de société à venir. Ce débat inclut des spécificités locales, il en reste mondial, pas seulement arabe ou européen. Mieux ou pire que l’inertie, les actions de Aliaa Elmahdy et de Amina Sboui auront été un appel par l’absurde à la morale, et une façon de nous rappeler que la mondialisation ne fait pas circuler que des bulles financières.

Hichem Achi

mardi 21 juin 2011

La Méditerranée dans le sens des aiguilles d’une montre


Les Espagnols ont quitté la place madrilène Puerta del Sol qu’ils ont occupée pendant 4 semaines sous le slogan « Si vous ne nous laissez pas rêver, nous ne vous laisserons pas dormir ». A présent, l’indignation se globalise en gagnant les autres villes du pays et la critique s'est étendue aux dérives du capitalisme et à la corruption politique.

L’Italie est mise sous surveillance par les agences de notation mais reste solvable. Là-bas, le plus urgent est apparemment de battre Berlusconi aux élections municipales. Ruby, elle, n’attend pas les urnes. Après avoir pris champagne et petits fours elle prend la poudre d’escampette et veut toucher au cinéma après avoir touché aux rubis. Elle vient de proposer à Woody Allen de jouer dans un de ces films. La demoiselle a du culot (la deuxième syllabe se prononce). Elle envie Michelle Obama qui va jouer dans un épisode de la série télévisée iCarly pour soutenir les familles de soldats états-uniens mais surtout Carla Bruni. Ruby veut éviter de passer par Lampedusa ou Gibraltar pour rejoindre le Paris des années 1920 puis celui des années 2010.

En Grèce, les « indignés » grecs et espagnols se rassemblent à Athènes pour essayer d’empêcher le Parlement de voter un nouveau plan de rigueur. Si le socialiste Premier ministre grec a caché à la population le véritable montant de la dette publique, il faut rappeler que le pays vivait au dessus de ses moyens. Aussi, la fuite fiscale est un handicap à l’efficience de l’inévitable diète économique. Les Grecs sont les champions européens en la matière, parait-il. Pas les pauvres, les riches. Mais si le Parlement grec décide contre la volonté du peuple grec, ce sera une anomalie : dans une démocratie c’est le peuple qui décide, non ? Et dire que la démocratie est née en Grèce.

En Syrie, Bachar al-Assad persiste et signe. Pardon, persiste et saigne. 1 300 morts parmi les civils, selon des ONG syriennes. Il se barricade derrière l’éternel alibi du complot pro israélien pour faire oublier le dictat et la corruption. Il n’y a qu’à comparer les indices de développement des deux pays pour comprendre des choses. Quant au soi-disant rempart contre le sionisme, qu’il soit d’abord repoussé derrière le Golan annexé par Israël et que la Syrie est incapable de recouvrer. La fausseté de la blogueuse lesbienne ne suffira pas pour redorer le blason de l’héritier qui a été désigné comme élu.

En Egypte, Moubarak compte éviter poursuites et procès en annonçant qu’il souffre d’un cancer de l’œsophage. Pinochet a démontré que ça marche, alors pourquoi pas lui. Peut-être pense-t-il à se réfugier en Arabie Saoudite où il pourrait former un triumvirat avec Ben Ali et Saleh, pour se préparer à accueillir de nouveaux estivants arabes anciennement de haut rang. Loin de Charm el Cheikh, les séquentielles escarmouches entre musulmans et coptes ne réussissent pas à détourner l’attention et les prix augmentent au grand dam des révoltés. Une mauvaise surprise parmi d’autres à venir.

En Libye, l’échec de la Jamahirya n’empêche pas Kadhafi de jouer aux échecs. Une façon d’attirer les touristes vers son Club Med tribal où les GO sont Grands Ogres et les GM Grands Meurtris. Seulement, le compte n’y est pas. Les 64 cases de l’échiquier ne correspondent à aucune variante de comptage d’acteurs du conflit. S’agit-il des tribus qui le soutiennent ? Si c’est ça, il devra bientôt troquer les échecs contre un morpion puis contre un solitaire car les tribus le lâcheront. A moins que ça ne soit pour faire peur du stratège dont la stratégie est de se maintenir au pouvoir en passant sur les corps de sa population. Une stratégie résumée dans un livre vert maculé de rouge sang.

En Tunisie, la condamnation par contumace de Ben Ali à 35 ans de prison exulte ses opposants et fait oublier ses sbires réfugiés chez eux. Elle détourne momentanément l’attention des tentatives de reconduire l’ancien système sous des bannières plus soft. Les boat people voguent toujours et les frontières avec l’Algérie sont prises d’assaut. Le procès a au moins pour avantage de donner aux dictateurs un avant gôut de ce qui les attend s’ils refusent le changement.

En Algérie, Abdelkader Bensalah préside la commission chargée de synthétiser les réformes à mener. Il est le produit du système et, dès qu’il avait été élu à la tête du Conseil de la Nation (seconde chambre du parlement), il avait démissionné de son parti politique tremplin. Il symboliserait le peuple pour signifier que c’est ce même peuple qui mène les réformes. Une blague. Plus près des citoyens, la bureaucratie majore le baromètre de la canicule et les formulaires à remplir pour renouveler sa carte d’identité frisent l’interrogatoire. Je me demande si ce n’est pas en relation avec les arrivées massives de Tunisiens et de Libyens fuyant leurs pays. Je ne dis pas qu’il ne faut pas les accueillir mais il faudrait que l’administration algérienne impose vite la carte d’identité biométrique.

Au Maroc, les avis sont partagés pour dire le contentement ou la déception suite aux amendements à la constitution, annoncées par le roi et qui seront soumises à referendum. Pas de quoi s’affoler. La grogne ne remettra pas en cause la monarchie et, si ça va mal, certaines plumes plus royalistes que le roi pourront toujours dire que les troubles sont dus aux Saharaouis ou aux sionistes. Au bout de la chaîne, le Maroc transite relativement bien du printemps vers l’été.

Après cette brève croisière autour de la Méditerranée, dans les sens des aiguilles d’une montre, ladite montre montre que le temps est instable même si l’été sera plutôt chaud. L’indignation continue de monter et la migration avec. A 94 ans et sans avoir de compte Facebook ni de micro-ordinateur, Stéphane Hessel n’imaginait pas le poids de son livret au titre conjugué à l'impératif. La Méditerranée est en train de muer. Le tout est de faire en sorte qu’elle soit meilleure ou, à défaut, qu’elle ne soit pas pire. Alors, ne déshabillons pas Pierre. Habillons plutôt Paul et aidons Pierre à devenir plus présentable.

lundi 16 mai 2011

Jésus et Mahomet s’aiment, eux



Des coptes se seraient fait agresser et des inconscients appellent à la croisade ou au djihad. D’après certains musulmans, une femme serait retenue de force par les chrétiens pour ne pas se convertir à l’islam. Ce qu’ils disaient déjà il y a quelques mois. Personne ne devrait empêcher quelqu’un de se convertir. Dans un sens ou dans l’autre. Si cela est vraiment le cas, ce n’est pas à la population de s’en charger mais au gouvernement. Aucune force n’est meilleure que celle officielle et un Etat fragilisé par la transition vaut mieux qu’un Etat autoproclamé par quelques citoyens échauffés.

Je ne crois pas que les coptes soient persécutés. C’est bien connu, la minorité suscite toujours la compassion et la sympathie va toujours au plus faible. D’ailleurs, il arrive que ceux qui appartiennent à la majorité fassent semblant de la quitter pour devenir minoritaires. Cela peut se concrétiser par une pseudo conversion au christianisme, dans un pays musulman, par exemple. En un mot, il faut parvenir à faire pitié. Mais, attention ! A force de crier au loup, on risque de ne plus jamais voir arriver de garde forestier à la rescousse.

Il est possible que si les musulmans d’Egypte étaient minoritaires, ils se prétendraient persécutés. On dira que les chrétiens font moins parler d’eux. Oui, mais cela est dû au fait que le christianisme considéré comme représentatif est celui de l’Eglise d’Occident, donc celui de l’Europe. Les musulmans, essentiellement au Sud, sont dans un autre état d’esprit, de par leur climat et leur Histoire. Ils n’ont pas eu le parcours des Européens qui ont souffert de l’Eglise au point de n’y regarder qu’une fois par an, après le Père Noël.

Je ne suis pas en train d’affirmer qu’il n’y a pas eu d’agression et je sais qu’il y a des imbéciles partout. J’appelle simplement ceux qui animent le tohu-bohu à ne pas s’abasourdir par leurs propres cymbales, à en oublier de calmer au lieu de stigmatiser. Et puis, la région a déjà fort à faire, entre ceux qui ne veulent pas que les Palestiniens aient un Etat et ceux qui veulent que les Israéliens n’en aient plus.

Les coptes doivent se rappeler que Jésus (qsssl) tendait sa deuxième joue quand avait été frappée sa première. Les musulmans doivent se rappeler que Mahomet (qsssl) avait permis aux chrétiens de prier dans sa mosquée. Je ne demande pas aux coptes de tendre leurs joues ni aux musulmans de donner leurs mosquées. Je demande aux deux de comprendre qu’ils sont à bord d’un même bateau qui tangue.

Lors de l’Ascension ante mortem (Isrâ’ wa Miعrâdj) de Mahomet (qsssl), lui et Jésus (qsssl) se sont rencontrés. En 2011, les musulmans et les coptes ont prié côte à côte sur la place Tahrir. Jésus et Mahomet s’aiment, eux, alors pourquoi leurs adeptes se détesteraient-ils ? Quant aux croisés virtuels et cyber moudjahidine, l’Egypte n’a pas besoin qu’ils rajoutent à ses soucis. Alors, qu’ils aident ou qu’ils se taisent.